Ma mère avait 20 ans en 1944 ...
Dimanche dernier, alors que notre patelin fêtait sa Libération au son de fanfares autant bruyantes qu'hétéroclites, je lui ai demandé de me raconter les faits "glorieux" dont elle se souvenait...
En effet, ces jours de septembre avaient du marquer sa mémoire, et je me régalais déjà de toutes les anecdotes qu'elle ne manquerait pas de citer à grands renforts de détails "héroïco-historiques"...
Ben, j'en fus pour pour mes frais ...
Elle ouvrit la vieille armoire du salon, saisit une boîte métallique qui, du temps de sa splendeur avait du contenir des biscuits, et en sortit une enveloppe jaunie et froissée qui portait son adresse de l'époque...
Cette lettre provenait du Canada et le cachet de la poste enluminé de feuilles d'érable portait la date du 18 mars 1945...
A l'intérieur de l'enveloppe, une photo d'un jeune homme en uniforme, beau et souriant, et une lettre manuscrite de 3 pages qui se terminait par une signature ... "votre dévoué Alexandre"...
Cette lettre surgie d'un passé révolu était la plus belle lettre d'amour qu'il m'ait été donné de parcourir ... on y décelait subtilement mélangées, toute la simplicité et la passion d'un garçon amoureux ...
Tandis que je lisais ligne par ligne avec attention, des images apparaissaient ... des images de bonheur, de joie, d'amitié, d'amour le tout enveloppé du murmure festif de la Libération...
Ma mère était devant moi, silencieuse ... le regard un peu lointain ...
Lorsque j'eus fini de lire la lettre, je lui demandais si elle y avait répondu ... un peu gênée, elle me répondit que non...
Elle me tendit un petit paquet de lettres entourées d'un ruban bleu ... une dizaine ... toutes portant la même écriture et le même nom d'expéditeur ... Alexandre...
Ces lettres s'étalaient sur une période d'environ 3 années la dernière datant de fin 1948...
Jamais elle n'avait daigné y apporter une réponse...
Lorsque je lui ai demandé : "mais pourquoi ???", elle me répondit simplement : "je ne sais pas !!!"
Je devinais au timbre de sa voix un vague regret tendrement enfoui dans les tréfonds de sa mémoire...
Elle reprit les lettres avec douceur, renoua le ruban bleu et rangea le tout dans sa boîte...
A ses gestes doux et mesurés, je devinais qu'elle ne l'avait jamais oublié...
La vie est ainsi faite que des chemins se croisent, des destins se rapprochent ou s'éloignent, des coeurs s'étreignent ou se déchirent ... mais, ce jour-là, les yeux de ma mère ont été des miroirs d'un éclat sans égal... j'y ai vu l'amour et la pureté d'un monde ou l'oubli n'existerait pas ... n'existerait plus !
:zen: