Lorsque les danseurs du Ballet Preljocaj jouent
"N", un véhicule de pompier est de faction devant le théâtre qui les accueillent.
"N" est une pièce explicitement déconseillée "aux jeunes enfants, aux femmes enceintes, aux personnes épileptiques ou porteuses de pace maker et d’appareils auditifs".
La pièce comportent 75 minutes d'infrabasses et plus d'une demie-heure d'effets stromboscopiques continus. Elle est le fruit d'une collaboration entre Angelin Preljocaj et le groupe
Granular Synthetis, un duo dont l'objectif est de fondre l'image et le son dans un même mouvement.
A l'opposé du calme et de la volupté de l'avant-dernière création du directeur du
Centre Chorégraphique National d'Aix-en-Provence,
Near Life Experience,
"N" (lisez "Haine") parle de mort, de guerre, de torture, d'humiliation. Bref, de violence. Primitive, brutale, élaborée.
Durant une heure et quart, dans une succession de tableaux tous plus époustouflants les uns que les autres, les 12 danseurs, parfaits, sublimes pour certains, amènent le language chorégraphique dans une planète de désolation, de martyr, de souffrance et d'attirance, pour réaliser avec brio et effroi cette prouesse jusqu'alors inconnue de moi :
faire danser la barbarie.
Les corps, habités d'une force primitive, entravés, frappés, mutilés, émouvants jusqu'aux larmes, immobiles en mouvement, dessinent une carte de la violence humaine, une histoire de l'humain sous son plus mauvais genre, une condition "humanimale". Ou plus simplement, une possibilité extatique de montrer aux spectateurs que le langage de la danse est universel, que sa force est proprement incroyable. On saisit sans peine pourquoi les 24 danseurs du Ballet Preljocaj alternent les représentations selon deux distributions différentes de 12.
Quant aux créateurs de ce spectacle sans égal, ils prennent, à eux trois, une longueur d'avance dans l'association des languages sonores, corporels et visuels. Ulf Langheinrich et Kurt Hentschlager, les deux comparses de Granular Synthesis, réussisent leur pari, faire du son une image.
Le résultat est éprouvant, choquant, épuisant. C'est un émerveillement de douleur et de fantasmes mèlés. Et d'incrédulité. Angelin Preljocaj dit de cette pièce qu'il a "envoyé ses danseurs en enfer". Les spectateurs aussi. Et ils l'en remercient.
Le langage de la danse contemporaine est celui qui me fascine le plus aisément. L'absence de mise en verbe m'éloigne de mes propres sphères, la créativité des corps m'attire, le sens même de cet art résonne aux tréfons de mon être. Il m'a fallu longtemps pour apprendre à en parler. Le faire enfin me fait du bien. 