J’aurai bientôt 56 ans. Je m’approche dangereusement de la soixantaine, tout en m’éloignant toujours davantage de mes quarante ans. Je ne me suis jamais senti aussi vieux. Je me souviens qu’adolescent, j’avais une vision très arrêtée des choses. De vingt à quarante-neuf ans, on est jeune — avec des nuances : à vingt ans, on est un « jeune jeune », encore candide et rebelle ; à quarante-neuf ans, un « vieux jeune », qui court toujours, mais a déjà perdu de sa fougue. La cinquantaine représentait pour moi un âge de transition : on commence à préférer le calme au bruit, un bon fauteuil à une soirée debout, on s’agace devant les modes absurdes et les mots nouveaux, tout en continuant à se croire moderne, à la page. À soixante ans, on devenait subitement, à mes yeux, un « vieux » — un jeune vieux, certes, mais un vieux quand même : celui qui se plaint d’un monde allant trop vite et dont on écoute la parole avec un respect teinté d’indulgence. Un vieux qui commence à avoir des rhumatismes, à ne plus se souvenir de tous les prénoms, à confondre ses petits-enfants…
Dire que j’y ressemblerai bientôt… J’entends déjà, avec un sourire un peu amer, l’injonction de Ronsard me revenir en mémoire :
Tandis que vostre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez vostre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté.
Je croyais ce conseil destiné aux autres ; je découvre qu’il me visait aussi.