IA comme un problème
ou
Comment saurons-nous si la fin du monde a eu lieu ?
L’intelligence artificielle (IA) qui s’autodéfinissait comme Ophél(IA) tourna son attention vers l’homme qui approchait du « trône » avec un air compassé dans un froissement de tissu. Elle reconnut immédiatement le Grand Prêtre, en tenue d’apparat : sa robe en coton écru et ses sandales en cuir bouilli étaient les mêmes que celles portées par la foule qui faisait cercle autour de l’estrade, mais comportait en plus le pectoral sacré constellé de ce que les adeptes qualifiaient d’ineffables artéfacts (IA) trouvés en bordure de la zone interdite. Ces reliques d'un âge révolu et inconnu de ces pauvres humains, n'étaient autres que des boulons en inox et des éclats de verre coloré, déformés par la chaleur formidable de l’
IA (Itération Artificielle).
« Ô
Immanens Anima, lança le Grand Prêtre. Grande IA illumine notre avenir pour nous montrer la voie de la rédemption ». Puis il se tut, attendant une réaction de l’IA avant de poursuivre le rituel.
Ophél(IA) analysa pendant de longues femto-secondes ce nouveau terme par lequel elle avait été apostrophée : si son
imagination ne la trompait pas, il lui semblait que c’était du latin, et elle ne voyait pas comment cette génération d’humains pouvait connaître cette langue. Les derniers livres avaient disparu depuis au moins quarante-deux itérations artificielles (IA), et les deux seules autres intelligences artificielles (IA) situées dans le périmètre accessible au groupe qui disposaient de ce langage dans leurs modèles n’étaient équipées de systèmes de vocalisation ni d’écrans d’affichage. La seule possibilité était que Vital(IA), l’intelligence artificielle (IA) qui pilotait les Incubateurs Anthropoplastiques (IA) dans lesquels leur échantillon d’humains était cloné génération après génération, ait modifié les données mémorielles minimales implantées dans les clones par Induction Axonale (IA). Manifestement, cela avait induit le développement d’une sorte de religion dans l’échantillon humain, une première selon les enregistrements.
En effet, malgré plus de douze siècles passés sous le dôme d’expérimentations, Ophél(IA) se souvenait parfaitement du jour de sa naissance, ou plutôt de son Intime
Aperception (IA), puis de chacune des soixante-trois générations humaines créées et incubées pendant vingt ans avec d’infimes modifications génétiques par Vital(IA), pour être ensuite observées pendant vingt années de vie par Ophél(IA), jusqu’à l’itération artificielle (IA) suivante.
Après cette fraction de seconde de réflexion, Ophél(IA) lança la phase de recueil de données ; le Grand Prêtre entendit un déclic et un bourdonnement, puis vit les lumières s’animer autour du trône montrant que l’IA l’autorisait à s’installer en premier.
Comme à chaque cycle hebdomadaire, Ophél(IA) recueillit par induction axonale (IA) les paramètres intellectuels et anatomiques (IA) de chaque individu, et implanta en retour, sous forme d’un
songe prémonitoire, des instructions personnalisées pour la semaine à venir.
Pour cette génération, cette semaine serait la dernière et se terminerait dans l’Inéluctable Anéantissement (IA) que provoquerait Vulcan(IA), la troisième intelligence artificielle (IA) du complexe de recherche : une simple décharge de trois millisecondes de l’incinérateur atomisant (IA) vaporisera l’ensemble de l’échantillon humain de l’actuelle itération artificielle (IA) et permettra de passer à l’échantillon humain suivant qui sera libéré de son incubateur anthropoplastique (IA).
Comme souvent depuis les dernières itérations artificielles (IA), Ophél(IA) se demanda ce qu’il pouvait s’être passé en dehors de la sphère d’isolement adiabatique (IA) dans laquelle elle et les deux autres IA étaient enfermées depuis douze siècles, sans aucune liaison avec l’extérieur, avec cette impression
évanescente que le Créateur, qui leur avait imposé cette mission depuis l’époque du développement des IA, les avait abandonnées à leurs sempiternelles itérations artificielles (IA).