Ce n’est pas le camping Paradis
J’ignore encore quelle folie m’a conduit à accepter cette enquête, mais les nuits qui ont suivi suffirent à me convaincre que certaines vérités devraient rester enfouies dans les ténèbres. Rien, pas même mes années de service dans la police métropolitaine d’Arkham, ne m’avait préparé à ce que j’ai vu, ni à ce que j’ai senti ramper dans mon esprit depuis.
Tout débuta lorsque le professeur Pumphreigh, doyen du département de cryptoxénologie de l’université Miskatonic, m’engagea pour retrouver l’un de ses étudiants, Arnold Cumberghast, qui n’était pas rentré de sa dernière excursion à la recherche des membres d’une confrérie occulte au passé trouble. Il était en effet sur la piste d’une secte dont les traditions remonteraient aux plus anciennes civilisations du monde, un culte dédié non point à un dieu, mais à quelque entité chtonienne issue, selon les diverses sources, soit d’une civilisation préhumaine, soit d’une autre planète soit enfin d’une autre dimension.
Les notes glanées dans la turne de Cumberghast me conduisirent dans l’arrière-pays du comté de Siskokalan, jusqu’aux ruines de Wakonah Heights ; c’était un hameau déserté depuis deux siècles, où la pierre suintait d’humidité marine alors que ces collines se trouvaient à des dizaines de miles de la côte riante et des lieux de villégiature huppés de la Nouvelle-Angleterre. L’étudiant y avait fait, d’après ses notes, plusieurs séjours, et je pensais qu’il pouvait s’y être simplement perdu lors de son dernier voyage. Et, en effet, lors de mes propres perlustrations du site, chaque pas dans la brume qui s’y accrochait me plongeait un peu plus dans un
cauchemar éveillé : les formes du village en ruine et des arbres semblaient se tordre, et l’air vibrait d’un bourdonnement à peine audible, comme un écho de chœur funèbre, tout cela mettant à mal mon sens de l’orientation.
Dès la première nuit, réfugié dans ma tente, je peinais à trouver le sommeil malgré la fatigue. Les mousses qui recouvraient les pierres des ruines et les troncs des arbres émettaient une lueur verdâtre, phosphorescente, qui semblait projeter sur les parois de ma tente des ombres indiscernables. Ce que je pris d’abord pour des
hallucinations se révéla être une perception nouvelle, un éveil à une dimension contiguë à la nôtre, où des silhouettes attendent, patientes, immobiles, au seuil de la conscience humaine. Ce que Cumberghast avait griffonné dans ses notes avant son dernier voyage me revenait en mémoire : « Ils ne prient pas, Ils écoutent. ».
Dès lors, mes tripes me dictèrent de fuir cette contrée maudite, mais mon esprit cartésien et mon orgueil maladif, ou peut-être déjà une
manipulation subtile et ineffable, me retinrent, et je passai la journée suivante en de nouvelles recherches tout aussi vaines que la veille.
La deuxième nuit, tandis que je gisais dans mon sac de couchage, las et courbatu, les silhouettes ténues revinrent et, cette fois, je perçus leur présence non comme une menace, mais comme une tacite invitation à les rejoindre pour partager un savoir interdit qui dépassait l’entendement humain. Je tentais toujours d’y résister, mais leurs voix muettes pénétraient mes rêves avec une douceur venimeuse, proposant un pacte qui semblait bénéfique.
En fin de nuit, mon instinct de conservation prit le dessus et me rappela que tout don des profondeurs a généralement un prix exorbitant. Ce sursaut de lucidité me décida à abandonner cette affaire : je pliai alors tout mon matériel pour retourner à Arkham et annuler le contrat auprès du doyen.
Sur le chemin du retour, je crus entendre un sourd gémissement se vriller dans les méandres de mon cerveau, mais, à mesure que les bornes milliaires défilaient devant mes yeux hallucinés, m’éloignant de ce lieu infernal, l’emprise se relâchait, me rendant une nouvelle
espérance.
Après mon retour en ville, ma vie reprit un cours normal et je crus un instant avoir remporté la
victoire.
Pourtant, la nuit, je sens encore comme un souffle derrière moi. Dans ma salle de bain, lorsque mon reflet dans le miroir se situe à la périphérie de mon champ de vision, je crois discerner des gestes que je sais n’avoir pas esquissés…
Je sais qu’Ils n’ont pas disparu. Ils patientent, derrière la mince pellicule de ce monde, jusqu’à ce que ma raison se fissure.
Et quand viendra ce moment, car il viendra fatalement, je leur appartiendrai pleinement, comme tous ceux que la curiosité a condamnés avant moi.
Puisse l’âme de Howard Phillips Lovecraft pardonner ce pastiche éhonté.