et avec la tête ?

Statut
Ce sujet est fermé.
L’impatience commençait à m’envahir.
Des semaines de traque, vaines sous un soleil de plomb.
Ce continent me tapais vraiment sur le système.
Le mal du pays ? J’en doute. La rage de revenir avec des pelloches vierges, plus certainement.
L’exaltation du voyage, le goût de l’aventure m’avaient entraînés aux confins de l’Afrique noire. L’Afrique natale. Le berceau de l’humanité.
Pourtant, plus je foulais cette terre aride et poussiéreuse, plus la déception me gagnait.
Depuis bientôt un mois que j’étais là, je n’avais pu fixer que les autochtones.
Maigre consolation pour un chasseur d’image.
Mes souvenir d’Amérique se bousculaient alors. Là bas, les occasions de « shooter » ne manquaient pas. Et finalement le climat me convenait plus. Il fallait pourtant que je me raisonne. A quoi bon regretter. Fallait il que je cède aux pleurnicheries ?
« Faut se secouer garçon ! Ici c’est pas le Pérou . C’est l’Afrique. »
Je n’arrivais pourtant pas à m’immerger dans ce pays.
Je ne percevais pas ces « vibrations » dont parlaient les auteurs de ces ouvrages qui avaient bouleversé mon adolescence.
La montée d’adrénaline que procurait la proximité d’un fauve au moment de déclencher.
Tétanisé face à la bête tel le puceau boutonneux tournant les pages de son premier Manara .

Je me refusais pourtant de suivre les pistes de Safari.
Ces attractions touristiques qui pourtant m’assureraient sans nul doute quelques bons clichés.
Mais jamais je ne pourrais accepter d’avoir triché. Les parcs animaliers de la métropole m’auraient donné davantage de satisfaction.
Mais je voulais du vrai. Du sauvage. Du danger.
Ha ! Du danger. Si ce n’était que cela. Il me suffisait de le braver dans les rades du coin.
Les fauves n’auraient pas été moins délicats à mon égard.
Les seules difficultés rencontrées étaient de tenter de m’extirper du flot de gamin qui à la vue de mon matos se ruaient autour de moi, attendant de ma part un cadeau, une babiole.
Je craignais à tout instant le traquenard. Tel l’académicien, je féminisais mon vocabulaire.
Qu’aurais-je donné pour changer ce guêpier dans lequel je me trouvais, en guêpière .
J’en riais intérieurement.

Mais mes pensées étaient ailleurs.
J’aurais surtout tout donné (sauf mon Nikon, cela va sans dire) pour découvrir un mâle rugissant à l’abris de quelques arbres aux courbes sinueuses.
Ecartant légèrement les branches, je l’aurais vu, là. Paisible, puissant, digérant je ne sais quelle cervidé, dont la carcasse encore fumante girais à ses côtés.
Cette image semblait finalement plus tenir du fantasme.
La vivrais-je un jour ?
Je savais que oui. Dusse-je ne plus rentrer chez moi. Mon mas provençal était désormais l’Afrique. Je la provoquais en duel. L’un de nous deux en souffrira.


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Roberto Vendez a dit:
Thème, ou titre, enfin voilà la direction souhaitée (!) :

Le repas des fauves.

Avec :
> Courbe
> C'est pas le pérou
> Manara
> Mas provençal
> Guépière

Dis-moi, Roberto, ça me fait penser à quelqu'un ça... et à certains événements du Bar...
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Et fais pas l'innocent !
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bon ! ben ! ,voila toujours l'image du repas des fauves
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le texte plus tard
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.
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Toute mes excuses, je pourrais certainement illustrer mon texte mais je n'ai pas de pages persos (enfin pour le moment), et je pense qu'il n'y a pas d'autres moyens pour insèrer une illustration.
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Je n’avais plus aucune envie de me retenir. Quand je vis la Philomène, épouse du maire, cousine du sénateur, se signer pour la énième fois en m’apercevant j’éclatais, je lui éructais au visage. Elle n’y était pourtant pour rien la vieille bigote. Elle avait eu son lot de malheurs. Comme beaucoup de femmes qui avaient mis des garçons au monde à la fin du siècle dernier, elle porterait le deuil de son fils jusqu’à sa mort. Il lui était revenu en trois morceaux le Lucien, et encore pas en entier.

Mais qu’est ce que ça pouvait me foutre, à moi, toutes leurs souffrances ? je les respectais, c’était tout ce que je pouvais faire. Ce n’était pas parce que j’étais revenu, et de très, très loin, que je devais faire preuve de plus de compassion, ou me foutre en l’air comme l’avaient fait deux gars au chef-lieu, à ce qu’on m’en avait dit à mon retour, sous prétexte que peut-être je devais comprendre que je dérangeais. Des horreurs, j’en avais vu, comme nous tous, mais ici dans le canton, voir au-delà, je savais que tous les morts au front avaient d’une façon ou d’une autre une sépulture décente. Mes compagnons de souffrance étaient tous, quand ils l’étaient, enterrés très loin de leur pays ou alors leur carcasse finissait de blanchir quelque part au large des Dardanelles, en Sibérie, en Mandchourie voir au fond de la mer de Chine.

Pour moi, puisque j’avais survécu à tous ces combats et à toutes ces horreurs, je voulais vivre. Pour les autres, là-bas, je devais vivre. Je voulais la manger, la vie. Je réclamais mon tribut à la mort, je n’étais plus son serviteur. Même si par instants une folle angoisse furieuse m’envahissait.

« Dis-moi ce que j’ai Philomène !!!? t’as peur ! je suis un fantôme ! la clique des « politicards », les amis de ton cousin, y savaient pas où j’étais ou ils ne voulaient pas se souvenir !? Tous ces planqués ils ne savaient pas à qui ils nous avaient vendus comme des putains ! non, moins que des putains ! parce que les putains, ils les auraient gardées auprès d’eux, pour pouvoir les baiser comme ils l’entendaient après leur avoir arracher leurs jupons et leurs guêpière , et après les avoir arrosées de champagne, les « monchus » !! Eh oui, j’étais déjà couché sur le monument aux morts ! Ca lui a fait du travail au tailleur de pierre pour enlever mon nom, faire et défaire…hein ! le dieu que tu pries en a voulu autrement »

La Philomène, prise au dépourvue par mes propos de corps de garde et par ma colère, que j'avais contenue très souvent, recula aussi rapidement et adroitement qu’elle le pu et s’adossa contre de grosses billes de noyer en bord de chemin, dans son verger. Elle voulait crier, mais aucun son ne sortait de sa gorge. Je m’avançais. Elle avait peur. Elle ne pouvait pas savoir que j’avais trop tué pour le faire encore, trop participé à des curées à la baïonnette, au couteau, à la hache, ou avec les ongles et les dents, pour ne pas être sevré de toute violence physique à l’encontre d’autrui.

« Prêts pour le repas des fauves ! » qu’il nous hurlait le jeune et distingué capitaine de Rochefeu avant d’aller trucider notre prochain, avec acharnement et une méticulosité digne de celle d’un compagnon. Et L’adjudant Manara de partir devant, le sifflet entre les dents, le revolver d’ordonnance dans la main gauche et le yatagan d’un janissaire, récupéré sur le cadavre d’un officier Turc sur la côte Bulgare au début de nos engagements, dans la main droite, tournoyant et hachant.

Mais à cet instant c’était ma mère que je voyais en face de moi. Elle était morte en 20, de chagrin, de ne pas savoir ce que j’étais devenu, face au silence des autorités et à leur incapacité de la moindre parcelle d’humanité. Et les larmes qui coulaient le long des joues de la Philomène me rappelèrent celles qui avaient glissé le long du visage tendre, et à la courbe si gracieuse, de ma mère, à la fin de ma dernière permission début 18.

Et puis la peur de Philomène, son corps acculé à l’empilage de troncs, me ramena paradoxalement à l’automne 19, un peu plus loin que Novonikolaïevski (Novossibirsk aujourd’hui). Nous étions rattachés, momentanément, avec quelques éléments du corps expéditionnaire anglais, à la protection d’une section de canonniers impériaux, affectés eux-mêmes sur l’un des trains blindés de cet amiral sanguinaire, Koltchak, détenteur et protecteur de l’or du gouvernement contre-révolutionnaire. La voie ferrée avait été, semble-t-il, endommagée par un automne fortement pluvieux, et la réparer rapidement demandait un surplus de main d’œuvre. Nous fûmes envoyés quelque uns, accompagnés d’un officier et d’un sous-officier Cosaque à la recherche de bras. Nous n’étions plus nombreux ceux des premiers assauts contre les Turcs. Et là dans le groupe nous n’étions que trois. On dit que les vieux soldats font toujours de vieux os. Mais on dit aussi qu’il y a des exceptions qui confirment la règle. Nous marchions au milieu des bouleaux et des mélèzes depuis plus de 2 heures. L’accrochage coûta la vie à quatorze hommes sur les dix-huit. L’adjudant Manara et le caporal Pujol terminèrent ici notre aventure commune.

Personne ou pas grand monde ne savait quelque chose de Manara. Il était marié à la « coloniale » depuis l’autre siècle. Les jeunes, et les moins jeunes officiers le craignaient. Les hommes du rang faisaient confiance à son art consommé de la guerre. Mais depuis que nous avions débarqué en Crimée, pour rejoindre un régiment de Cosaque, et participer à la défense de la Russie blanche en 18, il était devenu maussade. Manifestement le climat ou la région ne plaisait pas au grognard. Cependant comme il disait, et de plus en plus, à nous autre qui le connaissions depuis 15 : «ce n’est pas le Pérou ici, on y mange mal et on y a froid, mais on doit obéir à la patrie, et penser à nos mères ». Après coup, si j’ai survécu c’est peut-être grâce à ces mots. Il tomba le premier avec l’officier, quelques isbas après l’entrée du village sous les coups de baïonnettes de trois suicidaires révolutionnaires qui déboulèrent dont ne sait où, et dont la vie s’arrêta là aussi.

Pour autant nous ne perdîmes pas notre sang-froid. Nous connaissions ces combats de village en Bulgarie et en Roumanie. A priori c’était une cinquantaine d’hommes, ou presque, de ce qui commençait à se faire appeler l’Armée Rouge, plus dépenaillés que nous-même et là, pour le coup, très mal organisés et surtout fanatiques. Ils avaient pour eux l’avantage du nombre. Ils n’étaient guère moins surpris que nous. Mais ce fut encore une fois l’horreur, indescriptible, tuer pour survivre.

Je l’aimais bien Pujol. A notre première rencontre il m’avait demandé ce qu’un Savoyard faisait ici, au milieu de « miladious » dans la « coloniale », plutôt qu’avec les Diables Bleus dans les Ardennes. Est-ce que je le savais moi ? Lui était des alentours d’Aix, fils d’une famille de gros paysans. Nous avions sympathisé. Nous partagions des plaisirs simples de nos origines. Nous parlions de terre, de culture, de vigne. Les différences étaient évidentes, nous nous efforcions de chercher des points communs. Il devait se marier à la fin de la guerre, en fait à la fin de sa guerre. Il irait vivre avec sa douce un peu en retrait dans la garrigue, dans un mas.

«Eh ! Emile tu sais ce que c’est un mas provençal ?… c’est un nid d’amour merveilleux … ». Ces mots me revinrent en tête quand je le vis s’écrouler, à quelques pas de moi, la mâchoire fracassée par une balle, la crosse de son Lebel brisée, sous les coups conjugués de baïonnette d’un géant et d’un jeune garçon. J’avais hérité dans la mêlé d’un sabre cosaque. J’étais fou de douleur et de rage. Le géant ne pu dégager son fusils du corps de Pujol, je lui transperçai le cou et le sabre s’y cassa. Le jeune homme, devant ma haine et le corps de son gigantesque compagnon sans vie, se mis à trembler et à pleurer tout en reculant. Il se trouva acculé à un tas de bois…Il savait qu’il allait mourir. J’avais récupéré l’arme du colosse. Il avait lâché son arme des mains. Quand sa tête tomba sur le côte, son haut bonnet de peau glissa sur son épaule, et de long cheveux s’en dégagèrent.

 
Pour les images, va faire un tour sur google image, trouves en une qui te plait, click dessus, met-là en taille réelle (reclick), note son URL et t'as tout ce qui te faut !!!

Pareil pour un avatar !

 
c'etait pas trop loin de marseille
je ne sais plus vraiment pourquoi
je folatrais comme une abeille
pourquoi pas,j'en ais bien le droit
.
j'entrais dans un mas provençal
pourtant en fait c'etait un bar
je me dit chouette ça n'est pas mal
je vais m'offir un p'tit ricard.
.
j'allais balancer quelque vanne
et d'un seul coup je ne vis qu'elle
elle avait des courbes diafanes
on l'aurait pris pour une reine
.
je m'approchais de l'odalique
et lui proposai un godet
elle me traita de vieux sadique
je refermais mon porte monnaie
.
la belle monta sur une estrade
sous les bravos des mecs bourrés
c'était une pro de l'effeuillade
qui aimait se deshabiller
.
ce qui m'botta c'est sa guepiere
car elle n'etait pas mal du tout
elle avait la croupe altiere
mais les seins c'etait pas l'perou
.
je commandais un manara
un p'tit cigare de la havane
pendant une heure je restais la
un peu comme une auto en panne
.
je la voyais sur une couche
moi recitant du baudelaire
a peine en effleurant sa bouche
de nouveau partir pour cythere
 
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voulu une fois de plus faire un texte à 4 mains et vingt doigts.....
Pour ce faire j'ai choisi une "Guest star", curieux vous êtes et vous avez raison.
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Steeve Mac Queen
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il a accepté, et j'en suis flattée.
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Et voilà l'image réalisée pas lui .....
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je vous laisse la surprise .... du reste
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Lettre 1
Tikatoutine, mars 1989
Milo,

Aux premiers jours du printemps le soleil revient. Une fois encore je suis seule.
Les troncs des grands platanes centenaires qui bordent l'allée perdent des plaques d'écorce qui font des tâches grises sur l' allée de gravier blanc.
Du fin fond de ce mas provençal que vous aimez tant, je me réjouis à nouveau de vous écrire, vous qui encore une fois avez quitté le pays pour vos grands voyages.
Ce matin quand je me suis levée, j'ai senti un souffle d'air léger comme une caresse. Vous n' êtes plus là, mais sur ma table de chevet il reste ces merveilleux carnets de vos voyages. J' ouvre le dernier, encore une fois, vous avez pris le temps de regarder la banalité, de vous intégrer à un espace, d'observer la variation de la lumière. C' est pour moi comme une respiration. Ces petites images volées à vos voyages sont chargées de souvenirs et de sensations précises, comme de petites consignes de la mémoire. Les pages tournent, dessins simples au trait noir, sans couleurs, croqués au jour le jour. Des noms de pays, se mêlent aux notes graphiques, à de tout petits comptes rendus, comme une photo prise au travers du filtre de la mémoire.
Le crabe aux pinces d' Or, Casablanca, Agadir, la piscine du sultan est vide, pomelos, au fond de la lagune, les heures creuses, autant de notes qui servent à prolonger un état de bien être dans un lieu donné à un moment donné. Je participe de cette façon, fugacement à la réalité des lieux où vous n'avez fait que passer, et où moi je ne serai qu'une étrangère.
J'ai laissé ces rêves de splendeur, je suis descendue dans la cuisine, pris un grand verre de jus de pomelos.
Pour ne pas vous quitter si brusquement, je suis retournée dans cet atelier qui abrite vos toiles, vos pinceaux, vos couleurs, et toutes ces odeurs que j'aime tant. Vous souvenez-vous qu' un tableau vous attends sur son chevalet, inachevé ? Je sais que vous reviendrez poser la dernière touche.
Racontez moi avec de petits mots tout simple votre nouveau voyage.
J' attends avec impatiente votre prochaine lettre pleine de vos souvenirs.
Paola.
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Lettre 2
Le Caire, mai 1989

Paola

Que de joie à vous lire, même si vous avez écrit ces mots il y a presque deux mois maintenant. La distribution du courrier ici n'est pas des plus performante, et je rentre juste d'une excursion, remontant le Nil jusqu'à Qena pour ensuite m'enfoncer dans le Désert Arabique qui longe la Mer Rouge. Je suis toujours à la recherche de ce lion que tous ici croient sorti tout droit des légendes séculaires qui descendent le grand fleuve.
Je suis installé chichement, chez Ali, mon guide. Ce n'est pas le Pérou, mais je ne manque de rien et j'apprend vite à me passer du superflu. Le désert porte ça en lui. Je me sens plus humble, et plus vivant que je ne l'ai jamais été auparavant.
La ville du Caire m'oppresse, après ces trois mois dans le silence des dunes... J'ai hâte de repartir...
Mon départ pour l'Egypte, bien qu'improvisé, tombait je pense très bien. Bien sûr, le ciel bleu et le chant des cigales de notre belle Provence me manque, mais je retrouve ici un peu de la paix que je ressentais quand nous nous promenions tous les deux des journées entières dans les massifs rocheux, à la recherche de ce rapace solitaire nichant sur les cimes.
Je ne voudrais pas que cette séparation vous emplisse trop de tristesse... Elle était inévitable, à court terme et je n'ai fait que la précipiter de quelques semaines. Vous savoir revenue au mas, au milieu de tous nos souvenirs me réchauffe le coeur et me trouble aussi un peu... Qu'en est-il de vous aujourd'hui ? De vos recherches ? De votre vie ? Depuis que votre silhouette s'est estompée sur le quai de la Gare ? Ce retour en terre de Provence résonne t-il toujours en vous comme au temps de notre première rencontre ?
Continuez à m'écrire, je promet de vous répondre, même si ici le temps à une toute autre courbe que celle que nous lui connaissons en Occident...
Je repart dans deux semaines, toujours en direction du sud, toujours le désert. Je compte bien assister un jour à ce fameux repas des fauves, mythiques ou bien réels, c'est la seule chose qui compte à mes yeux aujourd'hui, et sans cette vision, du paradis ou de l'enfer, je ne sais encore, je ne pourrai trouver de repos et vous retrouver.
Prenez bien soin de vous, tout comme j'essayerai de faire de même avec le corps qui me retient ici.

Milo

ps : vous trouverez dans le petit secrétaire du salon, au fond du tiroir de gauche, un petit carnet, recouvert de cuir bleu patiné, il vous est destiné.
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lettre 3
Tikatoutine, fin mai 1989

Milo, quel bonheur

Hier est venu le porteur de messages. De sa sacoche il a sorti une belle enveloppe et a agité sa main, comme si lui aussi participait à ce bonheur.
Nous avons bu un verre de vin "rose", celui de la vigne derrière le mas.
Le timbre indiquait Le Caire. Je n'ai pas voulu ouvrir la lettre, me laissant le temps de la porter contre mon coeur. Ai-je senti à ce moment battre le vôtre ? L' attente de votre lettre ne fut pas douloureuse. Ces jours écoulés m'ont paru bien courts. Ce retour en terre de Provence me ramène sans cesse à notre première rencontre. Je vais bien. Je savoure avec délice les monticules de petits souvenirs qui peuplent le mas. J'ai mis de côté mes recherches sur les guêpières que portaient les femmes autrefois. J' ai presque terminé. Il ne me reste que le texte à mettre en forme. J' ai commencé. Je vous en livre ici quelques bribes.
"Lignes, courbes. Le corps est un faisceau de lignes et de courbes. Par exemple, les cheveux, courbes douces jusqu'à la nuque. Ou les yeux, ellipses qui abritent des ronds. Ou le cercle concentrique des seins. Ou l'infime raie du nombril. Ou la trace de mouette du sexe. On peut peindre ces corps avec un pinceau, le faire descendre par le sillon qui passe entre les seins et l' étroit muscle du ventre , on peut lui faire suivre aussi l'épine dorsale, le V parfait de la région des lombaires et la croix charnue des fesses. On applique ensuite les couleurs, rose, ocre, ivoire, nacre". Et voilà ce que peut dessiner une guêpière sur le corps d'une femme."
Le sujet est vaste. Je ne me lasse pas.
Vos carnets sont une source inépuisable de retours vers le passé. Et encore une fois vous m' offrez un autre carnet ?
Alors dans ma chambre, sur le grand lit, allongée sur le ventre, le soleil filtrant à travers les persiennes, j'ai dévoré ce joli petit carnet recouvert de cuir bleu patiné.
Que vos esquisses de femmes sont belles. Sans apprêts, fluides, douces, on retrouve un peu la main de votre mentor "Manara ", Milo de son petit nom.... Elles illustreront à merveille mon prochain livre.
Vous avez bien gardé au chaud votre petit secret.
Racontez moi encore, je suis pressée de vous lire.
Paola


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lettre 4
Edfou, 10 juillet 1989

Paola

J'ai enfin repris mon sac et mes carnets, quitté Le Caire et sa poussière, pour partir à la recherche de ce maudit lion que l'on nous signale un peu partout. Difficile de se faire une véritable idée du fauve. Pas un seul témoignage qui ne concorde avec les autres. Ses apparitions semblent n'obéir à aucune loi naturelle... Rien à voir avec les félins que j'ai rencontré durant mes précédents voyages sur le continent africain... Ses attaques tueuses me font parfois penser à notre bête du Gevaudan. Je ne quitte plus l'amulette qu'Ali, mon guide, m'a supplié de porter pour nous protéger. Nous protéger de quoi, je ne sais toujours pas, mais l'imagination autochtone va bon train. J'espère seulement ne pas finir comme la carcasse de ces brebis que les bédouins de Kharge nous ont affirmé avoir été victimes de la bête. Sacré festin pour une bête que le "on" du désert dit solitaire... De ce repas de fauve, il ne restait à peine de quoi nourrir un chat errant.
Nous venons de rejoindre le Nil, je m'accorde quelques jours de repos, avant de repartir vers Wadi Halfa, à l'autre bout du lac Nasser, de l'autre côté de la frontière égyptienne, pour ensuite redescendre par la cote de la Mer Rouge vers Kuseir, puis enfin retour à la case départ : Le Caire. Faute de mieux, nous sommes obligés de suivre les cadavres que laisse le lion derrière lui.
Je ne sais pas si ma réponse à votre lettre vous est bien parvenue, ni si un nouveau petit bout de Provence m'attendra à mon retour au Caire... Même si les lumières du Nil sont des plus envoûtantes, les champs de lavande qui entourent le mas provençal si cher à mon coeur me manquent. Votre lettre ne me quitte plus. Si il y a bien un grigri auquel j'accorderai quelque importance, c'est bien celui que vos mots m'apportent...

Milo

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lettre 4 bis
Le Caire, 20 août 1989

Paola

Excusez le ton, la tournure que prennent mes mots, mais je ne suis pas encore totalement remis des événements qui ont suivit la dernière lettre que je vous ai envoyé d'Edfou... Si je n'avais eu l'espoir de retrouver au Caire une lettre de vous pour me réconforter, je crois bien que je serais rentré directement sans attendre plus longtemps. Je suis épuisé, épuisé de ce voyage qui n'aura servi à rien. Que d'espoirs vains ! Comme je regrette maintenant ce voyage qui ne m'aura apporté au bout du compte plus de peine que de joie. Cette course dans le désert me laisse un drôle de goût en bouche. Était-ce bien nécessaire ? Cela valait-il la peine de risquer la vie d'un homme, de sa famille, pour quelques dessins ?
Ali, mon guide, mon frère de désert est décédé dans mes bras, sous les premiers rayons du soleil qui éclairait de rouge le sable sur lequel il était allongé, après une nuit de lutte à retenir son dernier souffle en attendant les secours. Le lion, ce lion que nous pistions depuis plusieurs semaine dans tout le désert oriental d'Egypte, ce même lion, une nuit, s'attaqua à notre caravane.
Et c'est Ali que le destin choisit pour tomber sous ses griffes et ces crocs. Ce fut si rapide que je ne garde en mémoire qu'une vague silhouette noire féline bondissant sur lui, sans plus de détail. Je ne sais encore aujourd'hui qui, de nous ou du lion, a trouvé l'autre, mais le désert gardera son mystérieux et dangereux cerbère. Pour moi, l'aventure s'arrête ici, devant ce sable rougi par la vie d'Ali qui s'en allait alors que je lui récitais vos poèmes pour le tenir éveillé, pour ne pas que la nuit l'emporte. C'est le soleil qui l'emporta. je ne veux voir là qu'un seul réconfort, celui de l'imaginer maintenant parcourant le désert, éclairant l'horizon lui aussi de ses yeux noirs et rieurs, se joignant au soleil pour caresser les courbes des dunes d'ombres reposantes.
Il est temps pour moi de rentrer. Je n'ai plus rien à faire ici. Le Caire m'oppresse encore plus qu'il y a deux mois. Je veux retrouver notre mas provençal, vos rires, vous retrouver et ne plus jamais vous quitter, vous, qui faites ma vie, au milieu des parfums familiers de mon enfance et des chants des cigales.
Je prend l'avion demain matin pour Rome, répondant à l'invitation pressante de M. Manara qui veux voir mes derniers dessins, ces carnets que je lui laisserai, parce que je ne me sens plus la force de les ouvrir un jour, de peur que le lion ne m'emporte moi aussi, me ramène au coeur de ce désert, attablé moi aussi au repas des fauves.
Si vous le pouvez, venez me rejoindre à Rome, chez Milo, je suis sûr que vos derniers travaux sur les guêpières l'intéresseront... J'ai hâte de vous revoir, d'oublier tout cela, cet été, ce voyage auquel j'aurai du me contenter de rêver, comme on rêve aux sirènes, sans jamais les toucher du regard. Je ne désire plus qu'une chose : finir enfin ce tableau, votre portrait, qui m'attend dans l'atelier. Le moment est enfin venu de vous y lier, c'est maintenant une évidence pour moi, aussi claire que le ciel est bleu.

J'ai hâte de ne plus vous quitter.

Votre Milo

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lettre 5
Tikatoutine fin août 1989

Milo, mon coeur vole vers Rome

j'ai déjà vécu un milliard cinq cents mille secondes. Partout où le destin me pose, je finis par découvrir un lieu personnel, un morceau de nature, où je me sens en harmonie avec le monde, où les lézards me parlent et où chaque fois que
j'entreprends une promenade au hasard, je me retrouve malgré moi confrontée à votre visage. Il ne me quitte plus, surtout depuis que j'ai reçu votre double lettre.
Je vous avoue cette inquiétude grandissante qui a rythmée mes jours ces derniers mois.
Mais je n'ai eu de cesse de vivre ces beaux jours d'été comme un enchantement.
Les bougainvillées sont plus violettes que de raison.
Les nuages ont dessiné des milliers d'oeuvres d'art que j'ai oublié aussitôt.
Des amis sont passés , nous avons pris le temps de deviser, sur tout, sur rien, autour d'un déjeuner à l'ombre du platane.
J'ai fait des confitures; abricots à la tendre peau velouté; fraises plus vermillon que jamais.
J'ai rêvé devant les belles "Cheminées de Fée" du "Petit Colorado", entourées de colline aux somptueuses couleurs, allant du blanc le plus pur au rouge le plus sombre, ce sont aussi les couleurs du désert depuis la nuit des temps.
La nature est une ode à l'amour. Tous est encore beau, les derniers lauriers roses enchantent le chemin de pierre où fleurissent encore les romarins pâles .
Vos nouvelles me rassurent, mais vous avez cent fois raisons, cela vaut-il la peine de parcourir le monde pour trouver le trait juste de vos dessins.....?
Ne soyez pas amer, vous revenez riche, le désert est solennel, un monde à part, la terre avant l'homme. Il est son seul maître, donne la notion de l'immensité, du temps et de l' éternité.
Je suis apaisée par votre décision de retour.
Votre passage à Rome est une magnifique coïncidence.
Savez-vous que je serais là en même temps que vous? Dans cette Rome, grenier de trésors antiques, où j'ai tant flâné à la poursuite de H.P. le grand Maître de M.M.
Je dois retrouver mon éditeur, pour lui soumettre enfin la maquette du livre sur les guêpières. Nous la montrerons à Milo.Manara. Belle rencontre en perspective !!!
Puis nous reprendrons le chemin de Tikatoutine, pour ne plus jamais vous voir vous échapper, sauf en rêve. Et voir encore vos mains dessiner les contours de la vie.
Vous peindrez mon coeur et mes courbes, sans arrêt vous passerez sur ma peau les couleurs de la vie. Donnez lui ce que vous croyez le meilleur de vous.
Je voudrais vous dire que je voudrais être déjà transportée dans le futur, celui-là plein de couleurs qui éclairent mon chemin.

Tendrement votre, Paola.

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Je voudrais citer Nick Bantock, à qui nous avons emprunté le fond de notre image.
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et que nous remercions de nous avoir inspiré ce bout de vie fictive .
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cmatrit a dit:
Je n’avais plus aucune envie de me retenir. Quand je vis la Philomène, épouse du maire, cousine du sénateur, se signer pour la énième fois en m’apercevant j’éclatais, je lui éructais au visage...

Tu l'as fait vite fait en passant aussi, celui là ?
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Nous aurais tu caché que tu fais partie des 36 poilus restants ?!?!
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Parce que pour en parler comme cela, tu devais y être !
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Bravo.
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cmatrit a dit:
Je ne savais pas que tu avais des échanges épistolaires aussi riches avec Milo
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Bravo
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Il est certain que j'ai des, comment dire, bouffées, quand je me penche sur ses pages.....
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Statut
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