Amok a dit:
Dehors il fait lourd: une nuit tropicale humide qui dans peu de temps va s'achever. La musique qui devient sourde à mesure que je m'éloigne dans les rues désertes, un chien qui glisse entre deux poubelles... ...
Tu éveilles en moi de curieux souvenirs ... de nuits tropicales, de pluies de mousson, d'allers et venues de vagues musiques venues de je ne sais ou, de ces nuits noires qui vous tombent dessus en l'espace de 5 minutes et qui vous jettent l'ame à terre, comme ça ... d'un seul coup...!
Il y a quelques années, on m'a envoyé en "mission" dans l'ex-Zaire, ex-Congo belge enfin, ex-tout ce que tu veux ! J'étais basé à l'Intercontinental de Kinshasa et de ma fenetre, je voyais les hauteurs de Limete ou se trouvait le palais de Mobutu, ainsi que le fleuve Zaire qui se déroulait majestueusement sur ma gauche...
J'y suis resté 3 mois ... 3 p... de mois sans revenir chez moi, seul comme ton chien de New-Delhi...
La journée se passait sans trop de problèmes, entre le boulot et les papotages à la cantine de la boite (entre blancs, les papotages, parce qu'on ne se mélangeait pas dans cette boite dirigée par un certain Ludwig Hessner, allemand pure race qui se balladait avec un parabellum accroché à la ceinture ... je dis se "balladait" parce qu'il est mort à présent, emporté par un coup de tournevis qui lui a été fatal dans un lieu mal famé ou plutot bien femmé !).
Le soir, je finissais à 18 H 30 ... la nuit était déjà tombée à ce moment !
Je prenais ma 4L de service, chaussais mes lunettes de moto because il n'y avait plus de pare-brise à cette fichue bagnole et que j'avais environ 10 kms de pistes avant de rejoindre l'unique route qui menait à Kinshasa...
Le long de ces pistes, une cohue incommensurable de véhicules hétéroclites, des hordes humaines qui allaient je ne sais ou ... chez eux probablement à condition qu'ils aient eu un chez eux !
Chaque jour c'était pareil ... 2 heures pour me retrouver dans ma chambre d'hotel, luxueuse, airconditionneuse, mais silencieuse...
Les nuits, je les passais allongés sur le dessus de lit, feuilletant les lettres de ma femme et de mes enfants ... pas de Web, pas de téléphone non plus (sauf le samedi matin lorsque je graissais la patte à l'opérateur pour obtenir une communication en moins de 2 heures !).
Je dormais peu et ma demi-torpeur était secouée de reves parfois érotiques ou languissants ... et le lendemain, c'était pareil...
Les collines avoisinantes brillaient de mille feux, de ces feux qu'on allume le soir pour trouver un peu de chaleur et de réconfort, des bruits de tambours résonnaient un peu partout, sourdement et des fantomes, mes fantomes surgissaient à chaque détour de ce dédale de couloirs hotelier...
Chaque nuit c'était pareil ... vers 2 ou 3 H du mat, j'entendais gratter délicatement à la porte ... une voix fluette susurrait : "Hé patron, c'est l'amour qui passe...!" ... de pauvres filles, très jeunes et parfois très belles, vendaient leur corps pour quelques zaires ... elles étaient fatiguées, épuisées, apeurées aussi...
Je n'ai jamais ouvert ! Jamais ! Peur de moi-meme ou peur d'elles et de ces maladies dont on parlait tant dans les milieux bien pensants de Kinshasa...
Je n'ai jamais croisé leur regard ... je crois que j'avais honte ... honte de moi-meme, honte de mon petit ventre bedonnant de belge bien nanti...
J'avais peur de leur misère, je craignais qu'elles ne m'en laissent un peu sur la peau, de leur misère et de leur pauvreté...
Jusqu'au jour ou, rentrant du boulot et coincé comme d'habitude à une jonction de pistes, j'ai vu un gars s'approcher et me dire avec un large sourire : "Salut patron ! ça va comme tu veux ?" - je reconnus le chef comptable de ma boite et je lui demandais ou il allait - "A la Cité !" me répondit-il - sans hésiter, je lui dis : "Allez monte, je t'y conduis !"
Ce gars là allait travailler tous les jours à pieds, de la Cité à la boite et vice-versa ... 3 H le matin et 3 H le soir pour rentrer...!!! A pieds !!!
Il était silencieux ! Après m'avoir remercié une dizaine de fois, il s'enferma dans le silence...
On arriva à la Cité ... immense bidonville, immense cloaque, immense misère...
Il me dit : "ce serait plus prudent de me déposer là ... je vous remercie !" - Je lui proposais de le reprendre le lendemain matin à 7 H, ce qu'il accepta avec plaisir...
J'étais de nouveau seul, le moteur toussotait un peu, mais je me dis qu'il allait bien tenir le coup encore quelques kilomètres.
A ce moment, je ne savais pas que ma vie allait basculer, que dis-je, avait déja basculée ... je ne soupçonnais pas ce qui allait arriver, que j'allais me faire virer et que j'allais vivre les deux plus beaux mois de ma vie ... de toute ma vie !!!
Ce soir-là, je suis resté des heures sur le balcon de ma chambre, à palper la nuit, à écouter les senteurs et à sentir la musique me courir le long de l'échine...
Au fond de moi, je crois bien que je savais....
(ps : je réserve un autre post pour la suite ... si vous voulez bien !
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